Un sens hors du commun

Comprendre la crise globale de la faim d’aujourd’hui

Dr. Christopher Dunford, President

En tant que leader d'une organisation globale qui s’efforce d'éradiquer le problème de la faim, je voudrais mettre la crise de la faim en perspective et examiner comment un certain nombre de facteurs disparates, mais en fin de compte inter-liés, se sont réunis pour créer la crise. De même, aucune intervention ne résoudra ce dilemme mondial. Chez Freedom from Hunger, nous plaçons entre les mains des pauvres qui souffrent de la faim chronique des outils afin qu'ils puissent l’emporter face à de tels bouleversements.

En 1968, lors de mes études à Cornell pour obtenir ma licence universitaire, j'ai rencontré pour la première fois Paul Ehrlich. Il venait juste d’écrire « The Population Bomb » et se déplaçait sur les différents campus universitaires pour promouvoir son livre et partager sa prévision que, dans les années 70, nous verrions des centaines de millions de gens mourir de faim. Ensuite, la « Révolution verte » a démarré et l’augmentation des denrées alimentaires mondiales ont peu de temps après dépassé le nombre de la population, ce qui a entraîné une baisse des prix alimentaires pendant trois décennies. Vu que j’étudiais pour devenir écologiste, je savais qu'Ehrlich appliquait des principes sûrs d’écologie démographique dans ses prévisions du Jugement dernier. J'étudiais également la sociologie et l'anthropologie et je soupçonnais Ehrlich de ne pas bien saisir les effets parfois déconcertants de l'adaptabilité, de la prévoyance et de l'ingéniosité de l’être humain. Mais je n’ai tiré aucune satisfaction de voir que la prédiction d'Ehrlich s'avérait erronée. Je croyais qu'il avait raison du point de vue fondamental de douter de la capacité de la Terre à supporter une croissance persistante des denrées alimentaires. La demande en nourriture par une population humaine croissante finirait bien par faire augmenter le prix des denrées alimentaires au point de causer une réaction globale.

La relation entre la croissance démographique, les denrées alimentaires et leurs prix, cependant, n'est pas directe et simple. Elle s’embrouille dans un système mondial complexe et illogique. Durant ces dernières trois décennies où les denrées alimentaires étaient à bas prix, la politique agricole de la majorité des pays développés a éloigné son attention de la recherche agricole qui avait pour but d’améliorer la conservation et le rendement des récoltes. Moins de recherche et d’application de ses résultats destinées aux fermiers signifie moins d'énergie innovatrice pour créer des variétés génétiques et des méthodes agricoles pour soutenir l'élan de la Révolution verte et pour déployer sa magie vers de nouvelles récoltes, bétail et zones du monde, notamment en Afrique, qui gagnent encore à en bénéficier. Il n’est plus possible de compter sur une utilisation croissante des terres pour l’agriculture dans le but d’augmenter la production de nourriture. La clef est d'augmenter la productivité des terres déjà en service, ce qui exige un engagement continu dans la recherche et l’application de ses résultats. Cet engagement a échoué dans le sens que la croissance des récoltes a fini par être dépassée par la croissance de la population mondiale. D’elle-même, cette dernière doit avoir poussé à la hausse le prix des denrées alimentaires il y a un certain moment. Mais, comme nous venons de le mentionner, le système mondial est complexe et illogique.

Considérons une autre politique agricole en Amérique du Nord et en Europe, celle portant sur les subventions publiques non pas pour la recherche agricole mais pour soutenir directement les revenus des fermiers. Le raisonnement d’origine était de soutenir les fermiers pour qu’ils cultivent plutôt qu’ils émigrent vers les villes, ce qui maintiendrait la production de nourriture pour la nation et, en Europe plus particulièrement, garderait les villages et les paysages étroitement entrelacés avec l'image de la nation elle-même. L’idéal d’origine a été compromis, au fur et à mesure que l’agriculture commerciale a remplacé l’agriculture familiale et que l’agriculture domestique coûteuse a du être protégée contre les denrées alimentaires et produits moins couteux importés des pays en voie de développement. Toujours est-il que les subventions publiques continuent à diriger un soutien politique solide et à coûter beaucoup d’argent au contribuable moyen, non seulement grâce aux impôts qui soutiennent les subventions à l’agriculture commerciale mais également grâce aux prix plus élevés de la nourriture et des produits protégés contre la concurrence d'importation.

Même ceux d’entre nous qui avons attendu que les denrées alimentaires soient dépassées par la demande globale, nous nous demandons ce qui s'est justement produit pour causer une augmentation si « subite » du prix des denrées alimentaires.

Pendant des décennies, l'agriculture subventionnée en Amérique du Nord et en Europe a produit plus de nourriture que ces deux régions n’en avaient besoin pour elles-mêmes ou pour leurs meilleurs clients des autres nations. Un approvisionnement supérieur à la demande signifie, bien naturellement, des prix inférieurs. Pour empêcher que les prix pour les fermiers domestiques ne descendent au-dessous de leurs coûts de production, et donc augmentant le besoin d’avoir davantage de subventions pour que les fermiers puissent continuer leur travail, l'Europe et l'Amérique du Nord « se débarrassent » de la production en surplus vers les marchés de l’étranger. L'effet pernicieux est une dépression des prix que les fermiers des pays en voie de développement peuvent obtenir pour leur production, ce qui cause nombre d’entre eux à faire faillite et à migrer dans les villes. En raison des prix faibles des denrées alimentaires dans les pays en voie de développement, les consommateurs bruts de la nourriture (en particulier les habitants urbains) en bénéficient, mais l'incitation à investir dans l'agriculture en est minée, le développement des communautés rurales suffoque, la nourriture importée remplace la nourriture cultivée localement, et les secteurs ruraux s’appauvrissent.

Il est tentant de penser que le prix pour maintenir une agriculture vivante et en bonne santé en Amérique du Nord et en Europe est une pauvreté profonde dans les secteurs ruraux des pays en voie de développement. Cela est seulement à moitié vrai. Le monde réel est beaucoup plus compliqué. J'ai dessiné une image simpliste pour m’expliquer ; le système alimentaire mondial est complètement fou. Mais il a été tolérable au point de vue politique, et de ce fait, stable pendant environ trente ans. C'est pourquoi nous sommes étonnés par le prix des denrées alimentaires qui augmentent en flèche et par les émeutes alimentaires qui se produisent pratiquement de manière simultanée dans des pays aussi distants qu’Haïti, le Cameroun, et la Somalie. Même ceux d’entre nous qui avons attendu que les denrées alimentaires soient dépassées par la demande globale, nous nous demandons ce qui s'est justement produit pour causer une augmentation si « subite » du prix des denrées alimentaires. Il y a de nombreuses raisons ; certaines étaient prévues, d’autres sont sans précédent.

Qui aurait su que l'Australie souffrirait d’une telle sécheresse grave ces dernières années ? Et bien, cela ne devrait pas être une surprise. L'écologie naturelle de l'Australie a évolué pour s’adapter à la sécheresse imprévisible, ce qui représente littéralement la nature du continent. Le résultat pratique pour le moment est que le blé est à un prix plus élevé. Le prix du riz a également augmenté, mais une analyse des informations ne permet pas d’en comprendre clairement les raisons. Plusieurs causes coïncident, y compris les restrictions à l'exportation du riz par l'Inde et d'autres nations, ce qui a stimulé des achats de panique et de la spéculation sur les marchés des denrées alimentaires. Qui aurait su que faire pousser du maïs pour produire de l'éthanol deviendrait la stratégie primaire pour réduire la dépendance américaine et européenne à l'égard du pétrole importé ? Et bien, cela ne devrait pas être une surprise, étant donné la subvention importante de l'agriculture dans ces pays. Le résultat pratique en est qu’il y a moins de maïs disponible pour alimenter le bétail et l’Homme, et donc que les prix ont augmenté. Qui aurait su que la grippe aviaire éliminerait des centaines de millions de poulets, qui représentent la source principale de protéine chez les pauvres dans les pays en voie de développement ? Qui aurait su que les Chinois et les Indiens « affamés » deviendraient suffisamment riches pour exiger d’énormes quantités de viande à leurs repas, détournant de ce fait les céréales et autres récoltes alimentaires destinées à la consommation humaine directement pour nourrir bien moins efficacement le bétail ? Nous aurions pu voir venir la plupart de ces événements ; seulement certains se sont révélés être de vraies surprises. Ce qui nous prend le plus par surprise est l’enchainement des événements. Tant de choses différentes se produisent d'un seul trait.

Ainsi, le prix des denrées alimentaires a augmenté de deux ou trois fois de ce qu'il était il y a juste trois ans. Personne ne peut éviter d’en ressentir les effets, mais les pauvres en sont dévastés. Les pauvres un peu mieux nantis mangent une nourriture moins couteuse mais aussi moins souhaitable, les pauvres moyens réduisent le nombre de repas par jour, et les très pauvres font face à une perte de poids, à la malnutrition et à une vulnérabilité accrue face à la maladie et à la mort. La Banque Mondiale estime que 100 millions de personnes tomberont dans les rangs de « l’insécurité alimentaire ». Les gouvernements et les agences internationales se débrouillent déjà pour soulager la douleur grâce à des programmes de soutien et d'assistance sociale. L'ère de la nourriture bon marché a été déclarée comme étant terminée. Il est prévu que le prix élevé des denrées alimentaires demeure avec nous pendant au moins encore 15 ans. Et nous, chez Freedom from Hunger, comme beaucoup d'autres agences internationales de développement, demandons ce que nous pouvons faire pour aider.

Mettons en perspective des événements récents. Des estimations de la population mondiale vivant dans une pauvreté si profonde qu’elle lutte simplement pour obtenir suffisamment à manger tout au long de l'année, tournent autour de 800 millions de personnes depuis de nombreuses années. Cela a toujours été un problème de pouvoir se permettre d’acheter la nourriture disponible localement ou les intrants nécessaires pour faire pousser les aliments. Et pendant toutes ces années, Freedom from Hunger a concentré son énergie et sa créativité à développer des programmes efficaces pour aider ces gens à s’aider eux-mêmes, c’est-à-dire gagner plus de revenus et de capitaux et d’avoir plus de connaissances dans les compétences de base de la vie pour atteindre une sécurité alimentaire. Pendant de nombreuses années, nous avons découvert que les programmes les plus efficaces placent de l’argent et des informations entre les mains et dans la tête des femmes qui font partie des familles qui souffrent d’insécurité alimentaire. Dans ce but final, nous avons maîtrisé les arts de la microfinance et de l'éducation au profit des femmes très pauvres et de leurs familles. Le défi pour Freedom from Hunger et pour nos organisations collègues a été d’étendre ces programmes efficaces à 800 millions de personnes.

Le défi pour Freedom from Hunger et pour nos organisations collègues a été d’étendre ces programmes efficaces à 800 millions de personnes.

De récents événements menacent d'augmenter le défi à 900 millions. Mais celui-ci demeure fondamentalement le même et exige essentiellement la même réponse stratégique à long terme. Freedom from Hunger doit garder l’œil sur le prix à long terme, sachant que les autres organisations (agences internationales, gouvernements, et organisations non-gouvernementales) consacreront leurs efforts nécessaires pour préconiser davantage de recherche agricole et moins de subventions directes aux fermiers ou de se débrouiller pour fournir une assistance immédiate et directe à ceux qui sont déstabilisés par le choc de l’augmentation du coût des denrées alimentaires. Nous ne sommes ni un groupe d'action politique ni une organisation de secours, mais nos modules d'éducation (qui encouragent, par exemple, la nutrition des enfants qui sont les plus vulnérables face aux effets à long terme de la faim) peuvent ajouter une valeur durable aux programmes de secours. En effet, pendant les deux dernières décennies, nous avons cherché à créer, tester et disséminer une grande variété d'outils innovateurs qui livrent de l’éducation, qui changera la vie des gens, ainsi que de l’habilitation, en plus de nos modules sur la manière de gérer les entreprises et le peu d’argent que possèdent les pauvres qui souffrent de la faim. Nous offrirons ces modules à tout preneur intéressé. Si possible, nous offrirons également de la formation sur la manière d’utiliser le plus efficacement ces modules pour éduquer les familles affectées. À moyen terme, les marchés s'ajusteront et les prix baisseront pour ensuite se stabiliser pendant quelque temps, quoiqu'à des niveaux plus élevés que les trois dernières décennies. Les pauvres trouveront alors des moyens de s'aider eux-mêmes pour répondre efficacement à leur incapacité d'acheter ou de cultiver toute la nourriture dont ils ont besoin. Le rôle de Freedom from Hunger dans la communauté du développement international est de les aider à précisément faire cela.